28 mars 2014

Recréer l’espace-temps

Texte écrit pour Monlimoilou.com
Le 28 mars 2014


Mériol Lehmann aime se mettre en danger. Il préfère marcher sur le bord des falaises plutôt qu’emprunter les routes pavées déjà toutes tracées. Voilà pourquoi il a accepté d’emblée de faire partie du projet Les Voisins, dirigé par le commissaire Eric Mattson, où une trentaine d’artistes d’ici et d’ailleurs réalisent des interventions urbaines inspirées du lieu où ils habitent. « Je me lance dans le vide. L’idée, c’est de ne pas tomber! Mais j’ai ce besoin de me mettre dans des situations périlleuses parce que, créativement, ça amène beaucoup de choses. »

Originaire de la Suisse, l’artiste en art audio et directeur général du Centre Avatar a passé presque la totalité des vingt dernières années à Limoilou. Et si la majorité des activités reliées aux arts médiatiques ont lieu dans Saint-Roch, ça allait de soi qu’Hétérotopies sonores limouloises, qui fait référence au voisinage, se concrétise dans son quartier d’adoption. « Limoilou, c’est un village. Les gens qui habitent à Limoilou n’habitent pas à Québec. Quand je dis “village”, ce n’est pas péjoratif; c’est dans l’idée que les gens se connaissent, et même quand on ne se connaît pas, on se croise. Limoilou a cette particularité où le voisinage est tissé très serré, et c’était important pour moi de créer dans ce contexte-là. »

La performance aura lieu dans un appartement situé sur la 3e Avenue, où le public pourra se joindre aux occupants, qui ont accepté de collaborer au projet. On pourra déambuler dans chaque pièce, prendre place au salon ou à la table de la cuisine, tout en s’imprégnant de l’ambiance sonore créée préalablement par le musicien, à laquelle seront ajoutées des couches supplémentaires en simultané. « C’est complètement improvisé. Je vais réagir aux gens qui vont être là en travaillant à partir des sons déjà captés dans l’appartement pour superposer des temps et des lieux et créer un nouvel espace. D’où l’idée de la notion d’hétérotopie qui est, pour moi, de multiples espaces dans un seul espace. On parle aussi d’hétérochronie, parce qu’on est dans des moments différents; on crée un nouveau lieu qui n’existe pas concrètement, mais qui est là avec le travail de création sonore. »

Mériol tient à souligner que l’expérience qui sera proposée au spectateur n’a rien à voir avec celle vécue lors d’un concert. L’art audio est subtil, délicat; il amène une réflexion au même titre qu’une installation vidéo ou une toile dans une galerie ou un musée. « L’art sonore oblige les gens à se laisser aller et à ne pas avoir d’attentes ou d’idées précises. Et se retrouver dans un appartement de Limoilou avec ces textures-là, ça risque de rappeler à certaines personnes des moments très précis de leur vie. En travaillant avec une certaine abstraction, on laisse place à l’imagination. On se retrouve chacun à avoir une lecture différente de ce qui nous est présenté. »


Hétérotopies sonores limouloises – Les Voisins
Par Mériol Lehman
Vendredi 4 avril 2014, de 18 h à 21 h
1168, 3e Avenue, Québec (au-dessus du Pizzédélic, coin 12e Avenue)

26 mars 2014

Naître ou ne pas naître : femmes en marge

Chronique mensuelle sur le webzine culturel Mauvaise Herbe
Le 25 mars 2014

Chronique 2 de 2 sur la maternité


Je n’ai jamais ressenti le désir d’être mère. Faire pousser des bébés a toujours été pour moi un concept étrange et flou. Je ne deviens pas gaga devant un nouveau-né, mon ventre me tiraille seulement quand je suis menstruée, et si l’envie me prend d’écumer les bars un vendredi soir, ce n’est pas pour me dénicher un potentiel géniteur. L’horloge biologique? Connais pas.

Pourtant, j’aime les enfants. La plupart du temps. C’est comme avec les adultes : il y en a avec qui ça clique, d’autres pas. Dans les partys, ça arrive que je m’assoie avec les petits parce que je m’ennuie avec les grands. Alors oui, je les apprécie, ces humains miniatures qui bousculent nos certitudes et nous reconnectent avec les vraies affaires. Même si souvent, ils m’irritent, m’énervent, me dérangent. Vous aussi, dites pas le contraire. Que celle – ou celui – qui n’a jamais eu envie de troquer ses flots pour sa vie d’avant me jette la première pierre.


J’ai plus de vie, mais ça m’apporte tellement!

On l’entend souvent, celle-là. Habituellement, c’est suivi par « t’as pas peur qu’un jour, ça finisse par te manquer de ne pas en avoir? »

Le manque – besoins primaires exclus – est relié à la mémoire, au vécu. Un exemple facile à comprendre? La drogue. Le manque se fera sentir si on a déjà consommé. Dans cette logique, comment peut-on avoir des regrets pour quelque chose que l’on ne connaît pas, et que l’on n’a jamais expérimenté? J’ai questionné Gisèle* à ce propos, et c’est ce qu’elle m’a rétorqué. À 56 ans, elle est certaine d’avoir pris la bonne décision : les enfants, elle n’en voulait pas, ce n’était pas pour elle. Elle n’a pas peur de vieillir et de mourir seule, elle est bien entourée. Elle se voit plus tard dans une grande maison avec ses meilleurs amiEs,  où chacun prend soin l’un de l’autre.

C’est ce qui arrive quand on n’a personne à materner : on se développe le réseau social en se matchant avec des gens qui nous ressemblent. Et on entretient nos relations. Ça aussi, ça comble et ça nourrit. Souvent, on « remplace » la procréation par la création. On a du temps pour s’inventer des talents, de toute façon.


Tu veux pas d’enfant? Ben voyons! Comment ça, donc?

Mon amie Caro* déteste ce genre d’interrogatoire. Quoi répondre? Que pour elle, ça représente un manque total d’intérêt? Qu’elle n’aime pas que son horaire soit structuré, planifié, encadré, bousculé? Que c’est immensément impliquant et qu’elle sait qu’elle n’a pas l’énergie nécessaire pour un tel engagement? Que sa vie actuelle la satisfait pleinement? Et surtout, qu’elle n’a juste pas l’appel, qu’elle le sent en dedans d’elle qu’elle n’en veut pas, tout autant probablement que celle qui éprouve le désir poignant d’être maman?

C’est une question qui mérite d’être posée avec sensibilité et délicatesse. Car souvent, peu importe les raisons qui motivent notre refus de procréer, on perçoit le jugement dans le regard de l’autre. Est-ce que je suis un monstre, une ingrate, une égoïste, une pure égocentrique si j’ai peur de m’engager? Parce que ça peut être ça, également. La peur de l’engagement. Avoir des enfants, c’est comme un mariage où le divorce n’est aucunement envisageable.


C’est tellement beau, une femme enceinte

Se sent-on marginalisée quand on fait le choix de ne pas enfanter? Non. Mais honnêtement, lorsqu’on se retrouve dans une soirée où les mères sont en avantage numérique, on a vraiment l’impression d’être une extraterrestre.

Et vous savez quoi? Contrairement à ce qu’on veut parfois nous faire croire, on n’est pas moins « femme » en refusant de donner la vie. La maternité n’a rien à voir avec la féminité, ni avec l’épanouissement, ni avec le sentiment d’accomplissement, ni avec le fait de se réaliser personnellement.

Avoir des enfants, c’est d’abord et avant tout un choix. Nous avons la chance aujourd’hui de pouvoir faire ce choix. Il est primordial de respecter les décisions que prennent les femmes en ce sens, peu importe leur âge, leurs croyances, leurs valeurs. Sans juger, critiquer, condamner. Parce qu’au fond, ce qui compte vraiment, c’est d’être bien, non?

Voilà. Liberté et bonheur.


*prénoms fictifs

14 mars 2014

Poésie déambulatoire

Texte écrit pour Monlimoilou.com
Le 14 mars 2014
http://blogue.monlimoilou.com/2014/poesie-deambulatoire-2/


On la connaît principalement sous le pseudonyme d’Odile Dupont, cette chanteuse « romanti-comico-tragique » aux prestations théâtrales truffées de métaphores et d’images. À l’occasion du Mois de la poésie, Isabelle Lapointe laisse la robe à pois d’Odile au vestiaire pour nous révéler ses talents d’auteure avec Exhiber les murs. « Ce que je vais présenter ici, dans le cadre de l’événement, ce ne sera pas nécessairement des poèmes d’Odile Dupont. Il va y avoir quelque chose d’un peu plus viscéral dans mon numéro, un mélange de poésie, de musique et de dramaturgie. »

Ce n’est pas la première fois que la Limouloise d’adoption tient ce type de soirée chez elle. Habituellement, elle et sa coloc, Camille Roy-Houde, invitent « les amis des amis des amis » à assister à leurs performances et à celles d’autres artistes. L’an passé, lors de l’appel de projets lancé par le Printemps des Poètes, elle a eu l’idée de proposer cette activité afin d’ouvrir ce genre d’approche au public. « Il faut trouver le moyen de diffuser autrement nos œuvres d’art, et le fait d’inviter les gens chez soi permet un contact très humain. Ça rapproche les troupes. »

Plus d’une dizaine d’artistes investiront chaque pièce de l’appartement afin de dévoiler le « non-dit/non dicible », le « non montré/non montrable ». On pourra notamment explorer l’intimité du slameur Thomas Langlois, du chanteur Gab Paquet et de la metteure en scène émergente Arielle Cloutier. Une soirée littéraire éclatée qui se veut multidisciplinaire et poétisée. « C’est vraiment une chance qu’on fasse partie de la programmation. Exhiber ce qu’on a à l’intérieur de soi, c’est ce qu’on va offrir, et je sais que ça va être un beau moment pour les spectateurs. »


Cohabiter avec les mots

Isabelle a gribouillé son premier poème à l’âge de sept ans. Adolescente, elle s’inventait des histoires, dépeignait ses relations amoureuses tourmentées dans ses cahiers et retranscrivait dans son agenda d’école des textes à l’eau de rose tirés du magazine Filles d’aujourd’hui. Plus tard, à l’Université, elle a suivi un cours de création littéraire avec Anne Peyrouse. « Ç’a été pour moi un terrain de jeu qui a fait éclater ma créativité, complètement. C’est après, seulement, que je me suis mise à écrire des chansons. » Mais la musique, elle s’en sert surtout pour exprimer les mots qui l’habitent. « Ma voix, c’est la diffusion de mon écriture. C’est un prétexte. Écrire, c’est ma liberté, mon moteur, que ce soit l’écriture dramatique ou poétique. C’est ma passion ultime. »

Aujourd’hui, celle qui croyait que l’écriture poétique se devait d’être très formelle et structurée se permet enfin d’oser la manifester autrement, de manière plus crue, plus vraie. « J’ai été longtemps très propre dans ce que je disais. Maintenant, je réfléchis moins à la propreté, je suis un peu plus trash dans ma façon d’aborder les choses. »


Exhiber les murs
Les 19 et 20 mars à 20 h
393, 5e Rue
Réservation obligatoire au 581 307-5626
Contribution volontaire

Programmation complète du Mois de la poésie : www.printempsdespoetes.ca

10 mars 2014

Mi-moi, mi-louve

Texte écrit pour Monlimoilou.com
Le 7 mars 2014
http://blogue.monlimoilou.com/2014/mi-moi-mi-louve/


Mon regard transperce la fenêtre et sautille de branche en branche. Assise dans cette pièce qui me sert d’exutoire, où les mots se bousculent frénétiquement au gré de mes humeurs, je pense à toi en contemplant le feuillu centenaire qui étend ses racines sous l’immeuble de mon nouvel appartement.

Je suis enfin de retour, Limoilou. Et même si les bourgeons sont pétrifiés de froid pour encore quelques semaines, mon cœur est joyeux comme une bouffée printanière.

On est un vieux couple, toi et moi. Déjà vingt ans qu’on se côtoie. Ma plus longue histoire d’amour. Oh, j’ai bien caracolé ici et là. Butiné d’autres contrées. J’ai commis l’adultère avec Montréal. Flirté avec les quartiers Saint-Jean-Baptiste et Saint-Sauveur. Je t’ai même trompé avec l’île d’Orléans, L’Ange-Gardien, Saint-Félicien. J’avais besoin d’étendues vastes et d’air pur, on dirait bien.

Infidèle? Sans aucun doute. Je suis une petite bête curieuse et aventureuse qui carbure au changement.

Ma dernière liaison se nomme Saint-Roch. C’est ton voisin; tu le connais bien. Il a su me séduire avec sa Saint-Jo effervescente, tellement hétéroclite et inspirante. Si j’adorais fréquenter ses commerces à l’ouest de Dorchester, je préférais par-dessus tout observer la faune bigarrée qui peuplait le parvis de son église.

Mais Saint-Roch n’était qu’un feu de paille. Pendant que notre passion se consumait, je me surprenais à penser à toi, Limoilou. Tout de toi me manquait. L’arche formée par la crête des arbres qui se caressent au-dessus de ta 2e Avenue. Les grenouilles qui se font la cour en bordure de ta jolie rivière à la venue des beaux jours. L’écho des rires d’enfants dans tes ruelles peuplées de chats errants. Les draps qui claquent sur tes cordes à linge les jours de grand vent.

Et les gens. Ceux qui sont, eux aussi, profondément amoureux de toi. Je ne suis pas jalouse, je les comprends. D’ailleurs, on se reconnaît lorsqu’on se croise sur la 3e Avenue, quand le temps doux encourage la flânerie et les discussions à bâtons rompus. Nos yeux s’accrochent; nos sourires se dessinent, complices. On se tricote le tissu social et l’esprit de communauté se propage comme une ITS. Un virus inoffensif qui fait tellement du bien à l’âme.

Vingt ans, disais-je. C’est pas mal la moitié de ma vie.

Me voilà donc mi-moi, mi-louve.

Et amoureuse comme au premier jour.

Mordicus à Stéréo-Séquence

Chronique sur Mordicus
Stéréo-Séquence, le 23 février 2014 (mis en ligne le 6 mars 2014)


J’éprouve une faiblesse singulière pour les accents. Mes jambes ramollissent comme du coton quand j’entends causer les Français. Les Britanniques me font le même effet. Plus près de chez nous, les inflexions néo-brunswickoises et gaspésiennes me font rêver de grands espaces bleutés. Et que dire de l’argot du Lac-Saint-Jean? Je l’adore, celui-là. Parfois, je me surprends à parler comme si j’étais native de Saint-Félicien. J’ai peut-être des ancêtres là-bas, qui sait. Ou alors, mon escale dans le Rang Double Nord a déposé sur ma langue quelques traces tenaces.

Je suis également très bon public, surtout pour les bonnes vieilles blagues régionales. En fait, je rigole même quand je les connais par cœur, c’est tout dire. Je me rends compte très vite que ce tournage avec Mordicus ne sera pas des plus sérieux. À croire que les gars de Chicoutimi ont reçu le don de faire rire en héritage.

D’ailleurs, c’est déjà l’hilarité générale dans le van du band, où l’on s’entasse comme des sardines pour gravir la côte du Passage en sortant du traversier Québec-Lévis. Ce qui fait qu’on n’est pas loin d’une douzaine au total. Une joke n’attend pas l’autre tandis que le tape à cassettes (!) nous crache aux oreilles des vieux succès (à prononcer avec l’accent du Saguenay, SVP). Ça donne le goût de partir en tournée ou en road trip aux USA.

Le tournage a lieu au Studio 109, un repaire d’artistes lévisiens fort habiles avec le bois. Pendant que je zieute les futures œuvres et pose des questions à nos hôtes-créateurs Marie-Claude et Julien, l’équipe de Stéréo-Séquence s’installe pour la captation. Les musiciens, eux, branchent leurs instruments en se décapsulant une Labatt 50. Il n’est que 13 h. On peut sortir les gars du Lac, mais pas le Lac des gars, comme on dit. Fidèles à leur réputation de bouffons, ils se parent d’accessoires dénichés dans l’atelier : coquilles antibruit, lunettes de sécurité, casque de soudure, marteau, ruban à mesurer… Se costumer à la YMCA ajoutera-t-il une dose supplémentaire de testostérone à leur prestation? J’en doute.

C’est plutôt leur musique qui est virile et musclée. La guitare électrique me rentre dans le corps et les premiers coups de baguette sur le drum doivent s’entendre jusqu’à la rive nord. C’est fort, ça sonne comme une tonne de briques. Mes pieds et ma tête battent la mesure et j’ai comme une envie soudaine de m’allumer une clope et d’écluser une p’tite frette. Comme dans le temps. Dans mon cœur, j’ai à nouveau 15 ans. Je regarde les garçons, les musiciens, et j’ai la nette impression qu’aucun d’entre nous ici n’a réellement quitté l’adolescence.

Des fous rires, de la bière, du bon rock pesant : tous les ingrédients sont là aujourd’hui pour nous garder jeunes longtemps.